Je me souviens d’une époque où mes eaux clapotaient, vigoureuses, en s’écrasant le long de berges couvertes d’herbes et de roseaux sauvages.
Je me souviens d’une époque où des oiseaux venaient de temps à autres prélever leur dîme parmi les poissons qui fouillaient mes entrailles à petits coups de gueule. Des poissons qui se nourrissaient des œufs de ces libellules qui tournoyaient follement au dessus de moi en me divertissant…
Alors, le temps glissait autour de moi sans m’atteindre, sans altérer les ridules que causaient mes hôtes gigotant lorsqu’ils crevaient la surface, curieux de voir ce qu’il y a, là haut.
Puis le long ruban gris est venu, me longeant sans pudeur ni vergogne. Les oiseaux sont partis, affolés par tout ce remue ménage, cette agitation causée par des cubes étranges, des êtres tonnants et rugissants.
Les poissons sont restés, un temps. Jusqu’à ce que mes eaux troublées, assombries, ne leur donnent l’envie de remonter ce petit ruisseau avec l’espoir – peut-être ? – d’y trouver des algues plus vertes, des libellules plus volages, une nourriture plus saine. D’y trouver autre chose, en somme.
J’ai pourtant connu mon heure de gloire. J’ai eu l’honneur de visites nombreuses, bien qu’éphémères. C’était un jour de brume, un jour sombre, nerveux. L’air était humide, je me sentais bien, je me reposais.
J’ai entendu le cube venir de loin, s’approcher en bondissant et en louvoyant sur le ruban grisâtre. D’habitude, ils allaient droit devant eux et me dépassaient sans ralentir, mais pas celui là. Non, pas celui là.
En arrivant sur moi, il a brusquement changé de direction, comme s’il m’avait soudain aperçu et qu’il venait me dire bonjour. Qui sait ? J’entends encore le choc un peu mou, je ressens encore l’intrusion dans mon espace, dans mon être. Je revois les mouvements frénétiques de ces animaux inconnus, dans le cube. Je me rappelle leurs cris silencieux lorsque je suis allé à leur rencontre, que je les ai serré contre moi pour mieux les connaître.
Un mot m’est venu à l’esprit au contact des deux corps, « humain ». Il y a des oiseaux, il y a des poissons. Il y aurait des « humains » ? J’étais heureux d’avoir pu apprendre quelque chose, ce jour là.
L’humain a fini par ne plus bouger, ne plus réagir à mes tentatives de communication. Il ne m’intéressait plus, alors j’ai détourné mon attention de lui et je l’ai lâché. Il est tombé, il a glissé tout au fond dans un grand mouvement de vase et je ne l’ai plus vu.
Plus tard, d’autres cubes sont arrivés. Ils ont entouré leur compagnon d’un épais cordage à l’arrière goût désagréable et l’ont remonté sur mes berges. D’autres humains sont venus à leur tour et ont fouillé la vase, longtemps, avant de repartir avec les deux corps. Tous ces êtres qui venaient me voir m’ont appris beaucoup de choses, eux aussi. De nouveaux mots aux sonorités exotiques que je fais encore souvent rouler dans ma tête pour en apprécier la saveur.
Les humains qui étaient restés sur la route avaient le visage sombre, des traces d’humidité sur les joues, comme de petits ruisseaux qui s’écoulaient librement. Ils sont partis lentement, sans bruit, et je ne les ai plus revus.
Le ruban gris s’est progressivement couvert d’herbe, de terre. Je ne vois plus passer les cubes, je les entend seulement là bas, au loin. Je vois seulement leurs lumières, la nuit.
Les poissons ne sont pas revenus.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire