La créature étendait ses lourdes volutes sur le versant Ouest de la montagne. L’ombre des arbres qui l’entouraient la protégeait des ondes chaudes de ce curieux globe jaune, haut-perché au dessus de l’immensité bleu-azur.
Elle se sentait en paix, goûtant, dégustant de tous ses sens l’infinité de nuances de blanc de la masse neigeuse. Sa folle jeunesse était derrière elle, à présent, et elle s’était sentie fatiguée d’avoir dévalées et remontées tant et tant les pentes abruptes de son vaste domaine, à la poursuite de ces odeurs cuivrées, de ces douces fragrances au savoureux goût de métal grisâtre et de matière organique rose pâle qui faisait son régal.
Cela faisait longtemps, à présent, qu’elle n’avait plus ressenti le plaisir intense de ces longues cavalcades, de ces pentes avalées dans un soudain grondement. Elle s’était posée là, plus haut que jamais auparavant avec le vague objectif de récupérer des forces, de redonner à son vaste corps le volume perdu, dévoré par l’astre d’Or lorsque, arrivée tout en bas, presque au niveau de la vallée, elle se retrouvait face à face avec ces larges champs verdâtres, menaçants. Là, privée de la protection des arbres et de leur ombre bienveillante, elle avait sentit plus d’une fois ses forces décliner jusqu’à ce qu’elle parvienne à remonter la pente de la Montagne et à retourner se mettre à l’abri.
Bien calée dans son cocon de fraîcheur, proche du plus haut des pics enneigés, la créature s’était d’abord réjouie de voir la brume cotonneuse et blanche de son corps s’épaissir tant et plus. Mais à présent, elle ressentait comme un manque lancinant l’absence de toute forme d’excitation, de sentiment intense d’aventure, de frisson de plaisir.
L’idée avait germée en elle et ne la quittait plus, l’empêchant de retourner au doux sommeil et à l’observation de cet étrange et mystérieux ballet là haut dans le ciel, succession de chaleur mordorée et de fraîcheur sombre, teintée de scintillements blancs, pâles et froids.
Aujourd’hui, la créature frémissait d’impatience, d’excitation difficilement contenue. Le vent jouait avec son corps en s’enfonçant avec un long mugissement entre les rangées d’arbres, charriant en même temps une odeur cuivrée, brune, qu’elle reconnaissait entre toutes.
Surprise de n’avoir pas eu besoin de se rapprocher de la vallée pour y chercher sa proie favorite, elle huma l’air en se redressant à demi. Elle était à l’affut, et pourtant lorsque l’odeur se fut suffisamment rapprochée, la créature dut se faire violence pour ébrouer son corps puis le soulever péniblement, douloureusement, l’arrachant progressivement du sol auquel elle s’était intimement lié au cours de son long repos.
Lorsqu’elle put enfin se lancer sur les traces des effluves désirées, elle se rendit compte qu’elle avait trop tardé. Déjà, la proie se faisait ombre, vague bouquet d’arômes ténu dans l’atmosphère glacial de la Montagne, et elle devait se concentrer pour ne pas en perdre tout à fait la trace
Les arbres défilant à toute vitesse de chaque côté de son corps massif, la créature louvoyait autant qu’elle le pouvait entre les nombreux affleurements rocheux pour éviter que son corps ne s’effiloche, ne se divise progressivement au fil de la poursuite. Elle devait faire appel à des souvenirs profondément enfouis dans sa mémoire, presque oubliés au cours de son long sommeil.
Slalomer entre les crevasses presque invisibles qui parsemaient la paroi de la Montagne, s’envoler soudain dans les aires quelques courtes secondes, humer l’air à la recherche d’une fragrance si particulière… C’était ça, la poursuite, et la Créature n’en avait jamais connue de plus belle et ne cherchait plus à contenir la joie explosive, physique, qui l’animait enfin, après toutes ces années de silence et de calme repos.
Grisée par sa course, enivrée par la vitesse, la créature accéléra encore et parvint finalement à se rapprocher de la source de l’odeur entêtante, obsédante. Elle ne désirait plus qu’une chose, ne pensait plus qu’à une chose, entremêler ses propres fragrances à celles, si parfaites, de sa proie.
Plus d’une fois encore, l’effluve rougeâtre, doucereuse, métallique, faillit lui échapper au détour d’un chemin, à la suite d’un virage un peu trop abrupte ou d’un croisement mal négocié. Mais toujours, la Créature rattrapait son retard, comblait la distance qui la séparait de la cible qui s’était imposée à elle.
Un temps, elle eut peur d’avoir perdu son savoir-faire. L’astre d’or l’agressait de ses chauds rayons et elle sentait son corps perdre de sa masse, fondre progressivement, lui occasionnant une douleur sourde, lancinante. Soudain, elle eut peur et songea à rebrousser chemin. Mais elle avait fait trop de chemin pour renoncer aussi près du but.
La pente devint soudain plus douce, la senteur se vit plus présente, confortant la Créature dans son choix. Bientôt, elle pourrait absorber en elle la fragrance cuivrée, l’accueillir au sein de son corps afin de s’en délecter pendant de longues heures, de longues journées.
Désormais, elle distinguait parfaitement l’être qu’elle pourchassait. Comme toutes les autres proies de ses chasses, il était petit, tellement plus petit qu’elle. Ses pieds démesurément allongés traçaient 2 sillons parfaitement parallèles dans la neige, tandis que ses bras, semblables à deux longues tiges, dépassaient de son dos, comme s’ils voulaient menacer la Créature qui les pourchassait sans relâche. Sa tête dépassait à peine de son dos, boule grisâtre aux reflets métalliques qui reflétait les rayons de l’Astre de Chaleur.
Au dernier moment, alors que la Créature sentait ses doutes revenir, la proie finit par commettre une faute, basculant sur le côté et s’écroulant au sol dans un cri rauque, dans un grand brouillard neigeux. Elle fut aussitôt submergée, engloutie par la masse énorme du Chasseur qui se jeta sur elle dans un formidable grondement.
Emportant avec elle le corps si frêle de sa Proie, la Créature put enfin déguster à sa guise les effluves métalliques, mêlées d’exhalaisons organiques tellement plus savoureuses encore. Son bonheur était à son comble et elle vibrait de tout son être, un rire silencieux la secouant jusqu’au plus profond de son cœur par grandes vagues presque douloureuses.
Toute occupée son festin, la Créature ne s’aperçut pas tout de suite que la poursuite acharnée qui venait de s’achever l’avait menée plus bas dans la vallée qu’elle n’avait jamais osé s’aventurer.
Partout autour d’elle s’étendait une vaste étendue herbeuse. Lorsqu’elle comprit quel terrible faux-pas elle avait commis, en s’obstinant à pourchasser sa Proie, il était trop tard. La première coulée de neige était trop éloignée et la chaleur quasi-insoutenable attaquait déjà le cœur même de la Créature, directement au travers des maigres volutes neigeuses qu’elle tenait encore rassemblées autour d’elle.
Prise au piège, elle sentit son corps achever de se liquéfier, ne laissant sur le sol que son noyaux difforme, aux longs membres couverts d’une douce fourrure blanche. Ses dernières forces l’abandonnèrent alors, ses pensées se figèrent sur un ultime regret, laissant place au silence de la mort.
Le lendemain, la photo de l’étrange Créature faisait la Une des journaux Savoyards du coin. Tous titraient, d’une seule voix, sur la même question sans réponse.
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1 commentaire:
L'HISTOIRE EST TROP COURTE. J'AURAI BIEN AIME UN REBONDISSEMENT POUR AVOIR UNE SUITE.
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