Odeur du temps qui passe et assèche tout, odeur de noix broyées et écrasées, brûlées par les ans.
Résistance autour de mon corps, membrane ferme et douce à la fois, contre laquelle je m’appuie en m’étirant et qui disparait soudain au toucher, comme un glacis fragile posé sur du vide, un couvercle posé sur un chaudron, et d’où je m’extirpe lentement.
Chaleur de la boue qui éclate en gros bouillons, tournoie autour de mes jambes encore tremblantes, qui me supportent tout juste, tout juste.
Lumière. Clarté éblouissante du soleil. Aveuglement d’un sens, un seul.
L’enfant crie, à mes pieds. Vagissements terribles d’impuissance et de douleur mêlés de cet être à la vie encore fragile, et qui s’époumone, et qui tire une langue affamé à la face du monde qui vient de l’accueillir. Pourquoi, comment ?
Une sensation qui éclipse vite les autres, impérieuse, dominatrice. Un être si petit vous force à prendre conscience de son existence, impossible de l’ignorer plus longtemps, impossible…
Je reste Immobile dans ces collines rocailleuses qui nous ont fait naître, lui, moi, sans rien demander à personne. De cette mare boueuse, noirâtre, ce chaudron bouillonnant a jaillit la vie, par un miracle incompréhensible.
Des mots que je ne comprends pas résonnent dans mon crâne. Merias, mon nom. Sairem, celui du bébé. Nés le même jour, nous sommes jumeaux.
Lentement, je déploie mes bras, mes jambes. Fatigué, le corps perclus de courbatures et de rhumatisme. Brisés, les os de tout mon squelette. Je me sens usé par les ans.
Mon regard plonge dans les yeux bleus du bébé, ils me renvoient l’image d’une peau parcheminée, de tendons qui saillent. Mes yeux azur semblent la seule partie de moi encore en vie. L’impression d’être un miroir en train d’en contempler un autre domine mes pensées.
Vent qui se lève, balaye mes pensées et me fait reculer. Un véhicule descend sur nous, plane au dessus du sol en soulevant la poussière en un grand nuage sec, aride. Des hommes vêtus de noir s’en déversent, se saisissent de l’enfant et repartent. Seul avec mon lac de boue, je reste là, le regard trouble, perdu.
Je les regarder s’éloigner à l’horizon, puis je saisi d’un geste vague un petit caillou perdu là, comme un appel au secours. Penché en avant, la pierre tourne dans ma main avant de fuser sur la surface du lac. Je compte les ricochets, un, deux, trois, dix, elle s’enfonce dans la boue dans un bruit de succion. De pierre, elle devient cercle qui se propage, se diffuse à la masse noirâtre et me dépasse, sans un bruit.
Le cercle atteint l’autre rive, revient vers moi, se heurte à lui-même. De petits clapotis se forment, brisent pour quelques secondes la magie du silence.
Mon dos se redresse, mes bras semblent se dénouer, devenir plus agile. Je suis une marionnette dont le maître vient de se rappeler l’existence. J’en oublie le temps qui passe, qui passe, qui découpe ma vie en lamelles fines, pour mieux les ausculter, les disséquer.
La machine est revenue, aujourd’hui. Ils se sont posés, lentement, délicatement, ils ne voulaient rien perturber. Les hommes en noir descendent, s’avancent vers moi, et je m’élance à leur encontre pour qu’ils m’emmènent, qu’ils ouvrent l’horizon devant moi, à mon tour. Mais leurs yeux glissent sur moi, m’effleurent, sans me toucher jamais.
Leurs bottes claquent sur le sol rocailleux. Un adolescent, nu comme au premier jour, s’approche à son tour du lac à la boue couleur néant. Son regard cherche quelque chose, hésite et lentement, posant un pied devant l’autre avec prudence, il pénètre dans le chaudron. Je ralentis ma course folle, je marche, je m’arrête pour l’observer, le contempler.
Ses yeux bleus couleur azur rient, il semble soulagé, il m’a vu. Son haleine enveloppe mon corps, son front caresse le mien, son odeur me ramène en arrière, l’espace d’un instant me fait remonter le temps.
Je suis cette onde qui revient en arrière, tu es celle qui va de l’avant. Aujourd’hui nous nous touchons enfin, aujourd’hui nous nous retrouvons.
De deux, nous ne faisons plus qu’un, le passé et l’avenir mêlés.
2 commentaires:
J'avoue, j'ai du m'accrocher pour dépasser les premières lignes. Mais après, ça coule. une belle métaphore sur la vie ?!
Moi n'en a pas tout compris... Je sais je suis pas romantique !!! Je sors !
Enregistrer un commentaire