Jessy était assise à la terrasse d’un café. Elle avait commandé un jus d’orange et le sirotait tranquillement, une main sur la crosse de son arme, un vieux pistolet de cowboy rapporté des États-Unis. Son employeur d’un jour lui en avait fait cadeau, en même temps que l’argent de la prime.
De temps en temps, elle le sortait de son holster pour faire des moulinets autour de son doigt, avant de le rengainer d’un geste souple, trahissant une longue habitude. Son visage était décidé, son regard sombre montrait en elle une baroudeuse, qui ne se lassait pas démonter par l’adversité.
Elle observait avec la plus grande attention un sinistre individu attablé à un restaurant, de l’autre côté de la rue. Il n’avait encore rien commandé, il venait d’arriver. Il portait un grand chapeau, presque un parasol, et un poncho vert vif.
Ses couverts, posés sur une serviette en papier, attendaient qu’il daigne s’en saisir. Deux verres se faisaient face sur la table, on aurait dit qu’ils faisaient le poirier pour passer le temps.
Un géant se pencha vers Jessy en désignant son flingue.
- Faut vraiment être une gonzesse pour avoir un gun rose !
Il partit d’un rire gras, moqueur, que ne supporta pas la chasseuse de primes. Elle haussa un sourcil, dégaina en un éclair et appliqua le canon de son arme sur la gorge du géant malpoli.
- Tu crois que mes balles sont roses, pauv’ mec ? Tu veux qu’on vérifie ?
- Pas la peine de t’énerver, je blaguais ! s’excusa le malotru en levant les mains. On aurait dit un joueur de foot qui vient de faucher l’attaquant adverse par derrière, et qui cherche à éviter que l’arbitre ne voit rouge.
- Dégage, tu m’fais de l’ombre, souffla Jessy.
L’autre ne se fit pas prier et s’éclipsa rapidement. Jessy jura et se leva d’un bond. C’était une diversion ! Le gars du restaurant en avait profité pour se tirer, et elle n’avait rien vu venir !
- Je me suis fait avoir comme une bleue, maugréa-t-elle en tournant la tête en tous sens dans l’espoir de retrouver la trace de sa cible. 5 000 $ pour sa tête, et il faut qu’un grand connard vienne me faire foirer mon coup !
Serrant les dents, elle traversa la rue. C’est alors qu’elle aperçu un éclair vert vif, au détour d’une ruelle, une centaine de mètres plus loin.
- Toi, mon gaillard, tu ne m’échapperas pas comme ça. Tu ne perds rien pour attendre.
Jessy connaissait la ville par cœur, elle savait où menait forcément la rue que venait d’emprunter l’individu au poncho vert. Bousculant les touristes amassés à la terrasse, elle se rua vers une allée adjacente et la remonta au pas de course. Un virage à angle droit, une série de petites marches qu’elle dévala 4 à 4, elle déboula comme une furie face à sa proie, figée par la surprise.
Le temps sembla s’arrêter. Jessy caressa de la main la crosse de son arme fétiche. D’un doigt, elle suivit les contours du cheval qu’elle avait fait coudre sur son holster. C’était une sorte de rituel, pour elle, juste avant la capture. Ca ne loupait jamais. Personne ne lui échappait, après qu’elle eut fait ce geste.
- Tu es foutu, crapule, murmura-t-elle.
Mais l’autre s’était déjà ressaisi. Lui aussi, il avait passé un doigt nerveux sur le côté de son holster noir. Jessy se rendit compte avec stupeur qu’un cheval y était dessiné, avec des clous argentés. Celui qui se faisait appeler « l’acrobate » était-il son frère ? Lui seul pouvait avoir choisi un tel emblème !
C’était la marque de fabrique de la famille Karan, dont faisait partie Jessy. Ce front dégagé, ces pommettes hautes, ce nez qu’elle lui avait cassé lorsqu’ils étaient encore tout gamins…
- Grand frère, c’est bien toi ?
- Ca te surprend, Jessy ? C’était écrit, nos destins devaient se croiser à nouveau. Tu suivras père et mère dans la tombe, fillette.
- Non ! C’est toi qui mourras aujourd’hui, Garret. Je me fiche des 5000$... J’aurai ta peau, je vengerai nos parents de ce que tu leur as fait subir. Prépares-toi à mourir, salopard !
Ils se firent face, reculant chacun de 20 pas. Ils semblaient avoir tous les deux accepté la mort comme compagne et ne la craignaient plus. Le silence se fit, pesant, douloureux. Le soleil déclinait dans le ciel, les baignant dans une ombre crépusculaire. L’un d’eux allait mourir, ce soir, et Jessy savait que ce ne serait pas elle.
D’un geste vif, elle lança une pièce vers le ciel. Garret resta concentré sur Jessy, ses yeux ne cillèrent pas, il était prêt, lui aussi.
La pièce tournoya sur elle-même, produisant un léger « woum-woum-woum » dans le silence tendu. Elle monta comme à regret dans les airs avant de retomber, décrivant une lente parabole qui s’acheva dans la poussière de la rue.
Jessy dégaina, aussitôt imitée par Garret. Les balles fusèrent, la fumée noire dégagée par leur arme en pleine action se fit lourde, épaisse, masquant les deux combattants en une fraction de seconde à peine.
Un râle s’éleva, on aurait dit la plainte d’un coyote en train de mourir dans le désert.
Un choc sourd y succéda, le bruit mou d’un corps qui chute et reste immobile, au sol.
Une arme décrivit un moulinet autour d’un doigt habile, avant d’être rangée dans son holster de cuir dans un seul geste fluide.
Jessy sortit alors de la fumée, un sourire carnassier sur le visage tandis qu’elle s’approchait de son frère. Il était encore en vie, il tentait de s’éloigner en rampant mais d’un bond, Jessy se projeta sur son dos, le plaquant au sol avec violence. Elle lui ramena aussitôt les bras en arrière, l’immobilisant complètement, avant de lui passer les menottes.
- Tu croyais vraiment que j’allais te tuer, Garret ? lui chuchota-t-elle à l’oreille. La mort, ce serait trop facile. Tu mérites de souffrir autant que moi. J’y veillerai, fais-moi confiance. Je suis ta petite sœur, après tout, et j’ai tout appris de toi.
- Eh, tu m’as fait mal ! s’écria soudain le garçon d’une voix aigüe. Maman, Myriam m’a fait mal ! Arrêteuuuuuuuuuuuu ! Aye aye aye…
Il commença à pleurer en tentant de se dégager. Myriam se leva brusquement lorsque sa maman jaillit de la cuisine telle le diablotin hors de sa boite.
- Qu’est-ce qui se passe, encore ? Myriam, enlève lui les menottes tout de suite, tu vois bien que tu lui fais mal aux bras !
- Ben, c’est que… hésita la petite fille en regardant ses pieds d’un air coupable…
- C’est que quoi ? insista sa mère, hurlant encore plus fort pour couvrir le bruit des pleurs du petit frère.
- C’est qu’on les a perdues, les clés. C’est Camille qui les a perdu, c’est pas de ma faute. C’est de sa faute, à lui, insista-t-elle en pointant du doigt le coupable malheureux.
En soupirant, la maman se pencha vers Camille et appuya sur un petit crochet, à la base des menottes. Elles s’ouvrirent avec un petit déclic et le garçon se releva, se frottant les mains tout en continuant de pleurer avant de se réfugier dans les bras qui s’offraient à lui. Havre de paix dans ce monde de brutes.
- T’es vraiment trop méchante, Myriam, chouina-t-il en lui jetant un regard noir.
- Oui, et ben puisque c’est comme ça je jouerai plus jamais avec toi ! Tant pis pour toi, je jouerai avec Thomas, lui il pleure pas comme un bébé pour rien.
Aussitôt sa phrase assassine prononcée, Myriam tourna les talons et se dirigea vers sa chambre, la tête haute. Elle en referma la porte rageusement, la faisant claquer avec force et peu à peu, le calme revint dans l’appartement. Comme s’il ne s’était jamais rien passé.
3 commentaires:
Hahaha !!! On sent le vécu !!!! :D J'adore !
Héhé !!! encore une fin comme je les aime ! il faudrait que tu fasses une série avec les mêmes enfants, mais a chaque fois une histoire différente… mais tu y as déjà pensé ?!
Non, je n'y avais pas pensé, mais c'est une idée, effectivement ! :)
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